mercredi 7 novembre 2018

Duraka

Pas l'heure ni le jour, pas même le mois
mais son année de naissance qu'il ne connaît pas
sur ses papiers, on aurait pu, on aurait dû
inscrire simplement
né par un hiver glacial, comme d'habitude,
au ciel immense d'un bleu très pur, comme d'habitude
j'y songe, les pieds enduits d’une eau de rivière
qui n'a jamais connu d'usine
qui miroite, nous aveugle et avale la moitié de son corps
je forme un point d’un blanc rare
visible, qui sait, à des kilomètres
l'insulte arrive à mes oreilles
avant le bruit du moteur
« duraka duraka »
le visage du gamin hilare
fait un galet d'argile un peu cuit
suspendu
au-dessus de la moto qui s'éloigne déjà, disparaît
ce que je n'arrive pas à faire, moi
me fondre dans le décor,
comme cette bécane et son pilote
et puis
je sais très bien ma date de naissance

samedi 8 septembre 2018

Chiens savent

J'ai grandi dans un village
où l'eau n’obéit pas
et le feu reste rare dans les lampes
un village à moitié aux chiens
la nuit leur appartient tout à fait
ils ont un hymne écrit à la poussière de chemins vides
et lapent l'air, y trouvent ce que des gosses peuvent y trouver,
je les ai observés
je les scrute encore aujourd’hui, entre deux planches de palissade,
pour mieux comprendre ceux que je m’efforce d’appeler frères
et sœurs
je sais qu'il ne sert à rien de rallier le bruit et les flux
tant qu'au fond, là, sous la chair,
ça ressemble aux dénudés de la mer d'Aral
j'attends le passage du convoi, wagons sans visages,
d'un continent à l'autre il a choisi de
fendre mon village
et certains jours
son cri de guerre fait mal
je gribouille
marathone ou me débat dans le vide
personne ne sait
je mords dans ma portion de jour
incapable, de ces mains qu’on dit belles,
de couper la route à la moindre proie
les alentours, jamais peints, ne font pas dans la fausse modestie
je scribe, m’entête à dénicher ma miniature
les chiens font bloc, patrouillent
à la limite de tout renverser, tout,
et se marrent entre eux
à la vue de ce corps analphabète
qui ne sait pas embrasser le monde

samedi 18 août 2018

Un cheveu de Sébastopol

Crimée
que cette nuit est lourde
comme un épiderme de jean passé par la rivière
la ville avait été très blanche
fragile
à l’embouchure de cette nuit brûlante
les maisons vont changer de main

à chaque passage des pales
mon nez survit de peu
mon lit va se refermer sur les passagers des ponts inférieurs
le premier n’est pas inquiet
après un Hong-Kong - Kiev
direct du droit derrière les barreaux
des poses yogi pour répondre à l’interrogatoire
il est estampillé intouchable
au-dessous, un autre fou méritant le détour,
et ainsi de suite
dans cette nuit de Crimée,
on écoute parler les chiens
et décroître les claquements moteur
de Hells venus d’en haut
sur le point de prendre les armes
dans le plus grand secret
à un cheveu de Sébastopol
entre les cahutes à souvenirs
des flics recomptent la somme
le danger sillonne l’air, est de tout les récits
à quelques pas de plages irriguées pour le pire
vu, déniché à demi caché par un arbre d’une allée laissée pour morte
je sens fuser la poignée de graviers
des mots glués de lames de rasoir
je vois sans les voir des types cuits, tout disposés au gangstérisme
et ce théâtre d’ombres inégales
me fait animal quelconque de la forêt

je refuse le rôle
je laisse les mots retomber, s’écraser d’eux-mêmes
et cette nuit à la mèche toute prête et qui attend sa flamme répond à ma place :
des croassements étouffés qu’une brise légère porte vers la mer

jeudi 19 juillet 2018

Jim Hawkins

Quoiqu’il arrive
je reste Jim Hawkins
et il n’y a rien qu’ils puissent y faire,
khoya

d’un cheveu j’ai précédé la Comète de Halley
les hommes qui la regardent sur les
tapisseries de Bayeux
m'attristent et me rassurent

Jim Hawkins
microclimat chérit sans effort
inlassablement je m’efforce de me replacer
sur sa carte
sa carte aux bords brûlés
Jim furtif
Jim qui va t’étrangler toi et ta frontière
chaque jour davantage il s’en remet aux plantes
à tous leurs passagers qui n’ont inventé
ni monnaie ni règle
depuis 1994, un jeune homme noir du Queens
lui dit qu’il ne dort jamais
car le sommeil est le cousin de la mort
alors il se méfie des territoires de la nuit
sait que les couleurs primaires s’effritent et  
tendent à s’éteindre sur le cours du temps
que la vie s’évade comme le sang tiède de la bête sacrifiée

il écoute le bruit de sa respiration
tout va bien, il perçoit encore
le bruit de fusillade des ailes d’oiseaux
qui se lèvent dans le brouillon vert gras,
extraordinaire,
de l’Ile qu’il n’a jamais respiré
il cherche le regard du chien, pas du maître
et se régale à la loupe de la danse des
abeilles
tout va bien,
aucun drapeau n’est planté sur le dos 
de Jim Hawkins

dimanche 24 juin 2018

sans titre

Il a traversé la rue
en rebonds inégaux
s'est dirigé vers moi
silhouette floutée par les vapeurs d'alcool
j'ai pensé aux mirages modestes qui dansent
et s'évanouissent en avant des routes brûlantes
j'ai pensé qu'il allait peser d’un siècle sur la minute suivante
il m'a fixé
sur le blanc de ses yeux, des comètes au ralenti
si on essaie de me mettre un coup de schlass au cœur
qu'il me dit
j'ai toujours un Folio ou autre, bien épais, dans la poche intérieure
en ce moment, c'est Mandelstam
il a cligné de l’œil
et je ne l'ai même pas vu filer